Ecologie en anesthésie

L'actualité de la profession et son évolution

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Maxime
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Ecologie en anesthésie

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Parmi toutes les spécialités médicales, une seule peut se vanter d’avoir joué un rôle pionnier en matière de prise en compte des enjeux écologiques dans le soin : l’anesthésie-réanimation. Et ce n’est pas tout à fait un hasard.

Premiers sur le café, premiers sur les revendications syndicales… les clichés qui collent à la peau des anesthésistes-réanimateurs sont nombreux, et il va falloir en rajouter un : la spécialité a en effet un indéniable tropisme écolo qui risque de lui valoir prochainement l’étiquette de spécialité verte. C’est un fait : depuis que la Société française d’anesthésie-réanimation (SFAR) a été la première société savante à créer un groupe spécifiquement dédié à cette question, les spécialistes du sommeil sont aussi, au sein de la profession médicale, ceux du développement durable.

« Ça a commencé avec la question des gaz, se souvient le Dr Jane Muret, anesthésiste à l’Institut Curie qui fut la première présidente du groupe « Développement durable » de la SFAR, groupe devenu depuis un « comité » à part entière. On a découvert des gaz halogénés dans l’atmosphère. Comme nous sommes les seuls à les utiliser, les coupables étaient faciles à identifier… » Détail qui a son importance : un gaz halogéné comme le desflurane, massivement utilisé dans les blocs opératoires, a un potentiel de réchauffement climatique 2 500 fois supérieur à celui du CO2. De quoi peser lourdement sur la conscience d’un anesthésiste au moment d’endormir son patient.

Mais ce n’est pas tout. Les anesthésistes ne peuvent pas rester insensibles à la débauche d’énergie et de déchets générée par leur environnement de travail. « Les blocs opératoires, c’est une guirlande de Noël allumée 365 jours par an, tout coule à flot, les poubelles se remplissent à une vitesse phénoménale… », constate Jane Muret. Avec quelques autres, celle qui travaillait alors à l’Institut Gustave-Roussy (IGR) de Villejuif (Val-de-Marne) a donc au début des années 2010 commencé à défricher ces questions. Et il faut bien reconnaître qu’elle détonnait un peu dans le paysage.

Entre la poire et le fromage
« Au début, je passais entre la poire et le fromage, dans des sessions où on mettait tout ce qu’on n’arrive pas à mettre ailleurs », sourit Jane Muret. Mais de fil en aiguille, de plus en plus d’anesthésistes viennent joindre leurs forces aux siennes et à celles de ses quelques acolytes. Jusqu’à ce que le groupe « Développement durable » de la SFAR devienne l’un des plus en vue au sein de la société savante, avec notamment la publication en 2017 du Guide du développement durable au bloc opératoire.

L’avance des anesthésistes est même reconnue en dehors du petit monde médicomédical. « Ils ont une conscience de la toxicité de leurs produits que n’ont pas les autres praticiens, et ils réfléchissent à des alternatives depuis de nombreuses années », salue Olivier Toma, pionnier de ces questions et ancien chef d’établissement qui dirige aujourd'hui l’agence Primum non nocere, dédiée au développement durable santé. Mais celui-ci considère aussi que même si des initiatives transversales comme le CÉRES existent (voir encadré ci-contre), l’anesthésie n’a pour l’instant pas d’équivalent parmi les autres spécialités. Celles-ci savent ce qui leur reste à faire.

On baisse les gaz !
Il ne faudrait pas croire que les anesthésistes-réanimateurs sont du genre à parler sans agir. « Les premiers chiffres que nous avons montrent qu’à l’échelle de l’AP-HP [Assistance publique-Hôpitaux de Paris, NDLR], nous avons une baisse d’environ 30 à 35 % des commandes de desflurane, qui est le gaz avec le plus haut pouvoir de réchauffement climatique, note le Dr El Mahdi Hafiani, actuel président du comité « Développement durable » de la SFAR. Et à Tenon, où je travaille, c’est même 100 %. » Il ajoute que la consommation de sévoflurane, un autre gaz à fort effet de serre, a également diminué. Quant au protoxyde d’azote qui, en plus de réchauffer le climat, détruit la couche d’ozone, « de nombreux blocs se construisent désormais sans ce gaz, et certains hôpitaux l’ont complètement abandonné », précise l’anesthésiste. On respire mieux !

Le CÉRES : les anesth’ font école
Le propre d’un pionnier, c’est de faire des émules. Et de ce point de vue-là, les anesthésistes-réanimateurs peuvent s’estimer satisfaits. Car depuis que la SFAR a créé son comité « Développement durable », d’autres organisations ont vu le jour dans le domaine de la médecine verte... prenant plus ou moins explicitement leur modèle sur le précédent. « On doit vraiment reconnaître qu’ils ont ouvert la voie », salue par exemple le Dr Marie Selvy, jeune chirurgienne au CH de Béziers et vice-présidente du Collectif pour l’écoresponsabilité en santé (CÉRES), une organisation née en 2021 qui fédère plusieurs sociétés savantes et associations professionnelles afin de réfléchir à ces questions. Mais la trentenaire ajoute que c’est désormais l’ensemble du monde de la santé qui s’est saisi de la thématique de l’écoresponsabilité. D’ailleurs, si le CÉRES compte en son sein des anesthésistes, les chirurgiens y sont massivement représentés, et plusieurs de leurs sociétés savantes sont membres du collectif. À noter : le CÉRES a pour ambition d’aller au-delà du médical, et compte parmi ses membres une association de patients (France Assos Santé) ainsi que des associations infirmières. S’il est vrai qu’on reconnaît une bonne idée au fait qu’elle soit beaucoup copiée, alors on peut dire que les anesthésistes, en se positionnant sur les enjeux de développement durable, ont vraiment entamé une démarche remarquable.

Le chiffre :

Entre 146 et 232 kg de CO2

C’est ce que rejette en moyenne une opération chirurgicale. Soit tout de même l’équivalent de 1,5 à 2,5 allers-retours Paris-Lyon en voiture : on peut comprendre que les professionnels du bloc se posent quelques questions à propos de l’écoresponsabilité…

Source : A.J. MacNeill, R. Lillywhite, C.J. Brown, "The impact of surgery on global climate: a carbon footprinting study of operating theatres in three health systems", Lancet Planet Health, déc. 2017
Source : https://www.whatsupdoc-lemag.fr/
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